
Trop de gens perdent patience devant LOST, alors que la série est une des plus innovantes en matière de narration.
Spoilers :
- LOST - Saison 3 - Episodes 22 et 23 “Through the Looking Glass” (Season Finale)
- LOST - Saison 4 - Episode 12 et 13 “There’s no place like Home” (Season Finale)
- LOST - Saison 5 - Episode 7 “The life and death of Jeremy Benthalm”
- LOST - Saison 5 - Episodes 12 “Dead is Dead” à 16 et 17 “The Incident” (Season Finale)
LOST est une série extrêmement difficile à suivre. Il faut maîtriser l’univers, suivre depuis le début, ne pas rater un épisode. Il faut accepter de se faire mener en bateau par Damon Lindelof et Carlton Cuse. Il faut croîre très fort en l’espoir qu’un jour la vérité sera révélée. Pour ces raisons, il y a trois types de spectateurs devant LOST : ceux qui ne supportent pas (on ne peut pas leur en vouloir, mais on peut espérer qu’ils ne continuront pas à regarder longtemps), les fans hardcore (qui critiquent chaque épisode à leur juste valeur), et finalement, le genre le plus expressif sur la blogosphère mondiale en ce mois de mai, les fans casual qui ne comprennent pas tout, qui perdent patience, et pour qui tout ceci est tout sauf normal.
Ainsi, sur son célèbre blog “Le monde des séries”, Pierre Sérisier évoque avec un recul de conso”matteur” ses réactions après le final :
“On dit que l’attente ne fait que renforcer le plaisir. Mais une trop longue attente peut-elle le gâcher ? C’est la conclusion que m’inspire (en partie) le final de Lost. Pas mal de choses m’ont déçu dans ces 16e et 17e épisodes, mais dans le même temps je n’arrive pas à les jeter d’un seul coup à la poubelle car il reste quelques excellents passages qui les rendent supportables. Certaines scènes m’ont fait penser à des avatars de mauvaises séries et d’autres m’ont vraiment plu. On dira donc que cette conclusion n’est pas la meilleure des cinq saisons écoulées.“
Le fan hardcore que je suis ne peut s’empêcher de s’insurger devant le manque de foi qui semble toucher de plus en plus de spectateurs de LOST. Les scénaristes ont tellement déployés d’efforts pour lier entre-elles les différentes parties de la série, pour nous surprendre, qu’il est tout bonnement injuste de se contenter de dire “ça manque de rythme” ou “c’est très cliché”.
Il y a énormément de techniques d’écriture, de procédés dramatiques, d’histoires, qui rendent LOST exceptionnelle, qui rendent l’attente supportable et même divine. Parmi elles, la reine des techniques est le mindfuck. Et la saison 5 de LOST a inauguré l’un des mindfuck les mieux fillés de cette saison télévisée 2008/2009.
Selon le “New Partridge Dictionary of Slang and Unconventional English” [1], un mindfuck est“tout ce qui cause un changement interne de paradigme”, c’est-à-dire un ou plusieurs procédés et histoires qui remettent en cause la vision que vous avez de l’univers de la série, du film, du livre… Des films comme le Sixième Sens, Usual Suspects ou Fight Club se terminent en mindfuck : vos théories et hypothèses sur les évènements mystérieux se produisant dans le film sont finalement détruites, et vous vous dites “Ouah, il faut trop que je revoie !”.
Ainsi, au contraire du cliffhanger (”oh mon Dieu, on a tiré sur Tony !”) ou du simple plot twist (”tiens, et si on disait qu’en fait Tony n’est pas mort ?”), le mindfuck est extrêmement difficile à écrire, car il nécessite une construction capable de berner le public au premier visionnage, et d’être cohérente au second. Si les efforts de distraction du public sont insuffisants, le mindfuck peut très bien être déjoué lors du premier visionnage (le film “The Thirteenth Floor” est un bon exemple). Du coup, le mindfuck idéal est complètement inattendu et change en un instant la conception solide du public face à la fiction. L’effet est dévastateur : les films à mindfuck sont parmis les plus populaires de l’histoire.
LOST n’en est pas à son coup d’essai. Déja lors du final de la saison 3 (3×22 “Through the looking glass”), alors que tout laissait à penser que l’on voyait un nième flash back de Jack, un spectaculaire twist/cliffhanger vint introduire le concept de flash forward. Le final de la saison 5 fait encore bien mieux.
La saison passée fut un coktail explosif de techniques de narration diverses. Un des thèmes centraux était (encore) la lutte entre croyance et raison. Lors de 5×07 “The life and death of Jeremy Benthalm”, on apprend que John Locke est réssucité, avec, en plus, une mission confiée par l’île. Son comportement semble radicalement changé, mais, outre le fait que “Dead is Dead” (5×12), on ne peut pas s’empêcher de penser au fait que Christian, lui aussi, semble bel et bien vivant, et que son cadavre a disparu. Ainsi, la résurection est vraisemblable. Et ne voilà pas que 5×16/5×17 “The Incident” apporte de nouveaux indices (Jacob et son ennemi), et finalement révèle, dans un plan atourdissant reprenant 4×12 “There’s no place like Home”, que Locke est toujours mort, et que l’ennemi de Jacob a pris sa place. Le mindfuck est terrible, et les scénes finales canalisent cette excitation dans une scène dramatique forte (Ben vs Jacob) et une autre carrément intense (cliffhanger final : Juliet et la bombe).
Mais, au fait ? Quelqu’un aurait-il pu déjouer le mindfuck ? Surement pas, les indices ayant été dévoilés qu’à la toute fin. Mais alors, quel risque Damon et Carlton ont-ils pris ? Pourquoi attendre si longtemps pour révéler ? Je ne pense pas qu’il faille se poser ces questions maintenant. LOST est une série “à revoir”. Et si vous revisionnez la saison 5, vous allez ressentir encore plus de choses qu’à la première fois, en assistant à la “vraie” mort de Locke, dans 5×07. D’ailleurs, alors qu’en début d’épisode, l’on nous fait croire que Locke est de nouveau vivant, la musique de fin est extrêmement dramatique. En regardant la scène, on se dit “bon, pas de soucis, je sais qu’il n’est pas mort”. Mais la prochaine fois, la vérité étant connue, l’effet sera multiplié.
Rien que cette construction de longue haleine prouve que LOST est menée de main de maître par des génies. Elle ne se zappe pas, elle se regarde. Elle ne se mate pas, elle se vît. LOST révolutionne le genre en imposant une communion entre la fiction et le public, d’une manière (paradoxalement) en accord avec l’industrie. Ne prenez pas le public pour des imbéciles, et il vous le rendra. Le plus gros mindfuck de LOST.